Voyage à Cuba, capitale du cigare

Comme Christophe Colomb qui fit quatre traversées, je reviens à Cuba. Mais, en ce qui me concerne, ce n’est pas la recherche de la route de la Chine puis celle de l’or mais celle des Puros qui me pousse vers cette Ile.
voyage capitale du cigare
Toutes les informations que j’ai glanées de récents visiteurs de Cuba me donnent à penser que les choses évoluent ou tout au moins changent.

Du hublot de l’avion, les hauts-fonds bleu turquoise des Bahamas puis la mangrove délimitant la pointe Est de la presqu’île de Varadéro sont toujours tels qu’en mes souvenirs. Juste avant l’atterrissage, en voyant sous l’aile la petite vallée sinueuse et verdoyante du Rio Canimar, cela me rappelle l’immuabilité de la nature. Mais en apercevant le petit viaduc de l’ancienne voie ferrée, maintenant abandonnée et où pendant la révolution les chauffeurs brûlaient du café faute de charbon, je me rends compte que, dualement, l’histoire humaine, elle, évolue.

L’homme est responsable de cette évolution et c’est en la connaissant que je pourrai m’en faire une meilleure idée.

Ce n’est donc pas sans curiosité que je pose le pied à l’aéroport Juan Gomez de Varadéro.

Ma première impression : c’est que je retrouve la gentillesse, la chaleur de l’accueil cubain. Néanmoins la pesanteur du système est toujours présente. A l’hôtel, surveillants et caméras sont là, gênant les contacts. La torcédora qui y officie reste très distante; en effet, la discussion se fait en présence d’un responsable (mais de quoi?)
<>Tant pis je reviendrai plus tard.

Varadero

Cette station balnéaire en dissonance avec le reste de l’île a quand même les symptômes de l’ensemble. Le Cubain fait toujours quelque chose avec peu, même très peu. Le bâtiment ici est tout à fait du type système D. Il n’y a pas ici de grandes grues, ni d’engins de chantier ( ou très rarement ), ni ce fourmillement propre à toute construction. Ici tout est relativement calme, la chaleur peut-être ! On a l’impression que les ouvriers utilisent un matériel sorti d’une boutique de brocanteur. Il n’y a pas d’algécos mais de tristes cabanes en tôles de récupération. Mais le tout fonctionne, les hôtels montent, les abords se changent en jardins d’agréments. C’est une nette évolution depuis ma dernière visite. Les améliorations sont sensibles. C’est le côté face, le côté touristique. Du côté pile, les rues qui ici sont disposées en damier et numérotées, enferment les gens dans un anonymat, une uniformité. Je suis persuadé que l’imagination cubaine serait très riche pour baptiser ces rues de noms reflétant le soleil, la culture des caraïbes. Les habitations par contre elles n’ont pas changé. De belles villas coloniales en bois avec leurs avancées à colonnades mais semblant abandonnées. Restaurées de toutes parts alternant avec de sordides blocs en parpaings. Cependant, ce n’est pas un bidonville, même si de l’extérieur cela peut le paraître. L’intérieur est très propre et l’accueil chaleureux. Les dîners chez l’habitant sont toujours riches en discussions et la langouste toujours délicieuse. De plus l’animation incessante crée par les enfants et les couleurs vives voire criardes rendent moins triste la misère.

La misère : en interrogeant les Cubains sur leurs conditions de vie, la réponse est toujours la même :  » Tout va bien  » ; mais l’éclat de leurs yeux est à ce moment plus terne, comme éteint. En demandant si une amélioration se fait sentir, la seule réponse est :  » Oui, regardez, elles sont meilleures que dans les années noires après la chute du bloc de l’Est, mais il faut avoir l’Espoir « .
L’Espoir, je crois que la seule chose que les Cubains possèdent en quantité, c’est l’Espoir et c’est le moteur de leur existence.
Ils nous implorent aussi de nous lier d’amitié ou tout au moins d’entretenir des relations avec eux. Ils souhaitent vraiment les contacts, ils ne veulent pas être abandonnés ou visités sans retour, sans échanges. Ils ont besoin d’aide morale car pour l’instant l’aide matérielle est très peu possible.

La havane et ses cigares

Première impression : la ville a changé. La circulation est un peu plus animée. Les restaurations d’immeubles sont nombreuses. Avant, la ville semblait avoir été bombardée ou se relevant d’un tremblement de terre. Maintenant, bien sûr, si beaucoup de ruines persistent, le quartier de  » la habana vieja  » ou le vieux havane, prend des allures plus fréquentables. Là, se précipitent clichés sur clichés. Tel, un visage buriné parfait pour une publicité de café ou de cigare. Là, une vielle femme accoudée à sa fenêtre et, qui derrière les grilles ouvragées, sourit à longueur de journée aux passants. Là aussi, la beauté afro-cubaine de jeunes filles riant ensembles en déambulant dans les rues écrasées de soleil.

J’ai la sensation d’être remonté dans le temps. Peu de magasins, pas d’enseignes lumineuses, seules les couleurs vives des voitures américaines des années cinquante égayent la circulation. La vie est paisible, personne ne court ; est ce le soleil ? ou tout simplement le luxe de prendre son temps. Ce luxe, oui bien sûr, c’est le seul qu’ils possèdent. Car la guide qui nous accompagne m’explique que pour les Cubains le simple fait de prendre une douche est un luxe : le savon est un produit rare. Bien sûr la misère est mieux supportée au soleil, mais au regard du niveau intellectuel d’une grande partie du peuple cubain, le fait d’en avoir conscience est néanmoins plus difficile à tolérer. Cette conscience de leur état ne les décourage pas. Au contraire, ils déploient une somme colossale d’efforts pour trouver des substituts dans tous les domaines de la vie quotidienne. Ils ne sont pas comme en Haïti ou à la Jamaïque, ils ne se laissent pas sombrer.

Cette conscience et connaissance de leur état ne les font pas non plus rechercher le progrès à tout pris. Ils veulent garder leur identité. Partout cela se retrouve. Notamment dans la restauration des bâtiments. Même s’ils tombent en ruine, la façade est conservée et tout l’intérieur est réaménagé. Ils veulent également garder leur façon de vivre, leurs traditions, leurs racines. Cela se ressent par rapport à mon précédent voyage. L’évolution est là, libéralisation du commerce, relative amélioration des conditions de vie. Les années noires ou officiellement,  » Période spéciale en temps de paix « , de 1990 à l992 ont laissées néanmoins des séquelles.

L’évolution se fait essentiellement grâce à l’ouverture de relations commerciales avec le monde entier et surtout par le tourisme. Cette évolution, ils veulent la contrôler même si elle doit être lente. C’est le seul espoir qu’ils ont de garder leur identité et leurs traditions. Les Cubains sont très solidaires, dans le bon sens, dans le sens étymologique, c’est à dire qu’ils s’entraident énormément.

Malheureusement les Dollars sont là. Dollar miroir aux alouettes. Il peut leur apporter tout ce qui leur manque mais rappelons-nous que le miroir aux alouettes à pour but la mort des alouettes.

Evolution oui, mais les hommes ne sont que des hommes. Comment peut-on ne pas succomber quand simplement on manque de tout et quand brutalement tout arrive. Alors sa culture, ses traditions… on y pensera plus tard.

Je pense que le danger est là si Cuba dans quelques années s’ouvre complètement.

Comment retrouverons-nous cette Île et ses habitants dans dix ans ? Les conditions de vie seront meilleures. Mais sera-t-elle une île américanisée, impersonnelle, standardisée, fade ou retrouverons-nous, cette chaleur, ce dépaysement, cette culture afro-cubaine qui en fait tout son charme actuel ? Retrouverons-nous également les cigares tels que nous les aimons ?

Les cigares, parlons en

Les emblèmes nationaux de Cuba sont : le Palmier Royal, l’oiseau Tocororo et la fleur la Mariposa. En réalité je m’attendais plutôt à ce que se soit le Puro. Je dois ici tout regarder à travers les volutes du Habano que je fume. Habano, c’est le terme dorénavant du Havane. Je vous dirais même que, pour moi, la forme de l’île n’est pas celle traditionnelle d’un crocodile mais celle d’un Culebras.

Passons maintenant à la découverte de ce monde si passionnant du Habano. Pour cela il faut affronter la chaleur humide de la  » Vuelta abajo « . Là malheureusement, le Veguero offre de moins en moins de Habanos en signe de bienvenue aux visiteurs de sa plantation. Signe des temps. De même tout est plus organisé qu’autrefois, le contact n’est plus le même. Néanmoins, les feuilles de tabac sont toujours d’un vert dense et très grasses, contrastant avec la terre ocre rouge. L’humidité nous douche littéralement et exhale les odeurs de la terre et de la végétation. Elles nous envahissent en nous installant dans une dégustation à ciel ouvert. En effet nous retrouvons souvent ces fragrances lorsque nous fumons un Habano. La terre c’est le Habano et le Habano c’est la terre. De plus en redevenant cendres, il retourne à la terre.

Dans les champs, les séchoirs tendent à disparaître, remplacés par des séchoirs artificiels. Le paysage de la  » Vuelta abajo  » s’en trouvera changée. Progrès, terrible progrès.

De même, production oblige les Végueros me montrent les nouveaux plants hybrides. Ces plants plus résistants et surtout aux rendements beaucoup plus important remplacent peu à peu les anciens de Criollo et de Corojo. Est-ce un bien ? Faut-il augmenter les rendements au détriment de la qualité, de la tradition ? Je pense qu’on y perdra. Déjà les deux nouvelles Vistas : Cuaba et Robalina en sont le symbole. Les vitoles sont bien manufacturées mais trop standardisées, trop régulière dans la qualité. Le Coca-cola, se retrouve partout dans le monde et toujours identique, par contre un château  » Cheval blanc  » ou un  » Clos Vougeot  » ne sont jamais les mêmes en fonction des années, mais bien sûr ils sont limités en production. Alors ou est la vérité, et que voulons-nous ? Il faudrait avoir toujours le choix mais j’ai peur que l’évolution n’y soit pas favorable.

Quittant les Végueros et de retour à la Havane, l’étape ultime du Habano recèle encore bien des émotions.

La fabrique de cigares Partagas lieu mythique. Déjà la façade derrière le Capitole se dessine comme un temple. Temple du Habano.

Premières salles en bas, toujours cette humidité lourde. Là les odeurs sont différentes de celles des champs et des séchoirs. Les ballots s’ouvrent, les feuilles recouvertes d’écorce de palmiers royaux exhalent une odeur plus âpre, plus forte, plus entêtante. Elle s’atténue lorsque les Majoradores et les Sacudidores humidifient les bouquets de feuilles à l’eau claire et les secouent pour les aérer. Au premier étage après l’écotage on entre dans les Galérias. Là l’odeur est plus élaborée, plus complexe. On sent déjà le Habano moins le tabac. Il faut dès lors faire un effort, un travail de réflexion pour différencier les différents et subtils parfums. Les odeurs ne s’imposent plus dans leurs simplicités.

Déception, le lecteur est de plus en plus souvent remplacé par la radio.

Chaque Torcédores derrière son Vapor ou établit, dans son rang de la Galère est vraiment dans un sauna, favorable au tabac mais moins à l’homme. De plus, S’il veut boire, il doit descendre un petit escalier et suivre des couloirs sordides pour trouver la fontaine d’eau pas toujours très fraîche.

La fabrique Partagas grouille. Déplacements incessants d’hommes, de feuilles, de Habanos, dans tous les sens. C’est une véritable ruche. Des Cigares, des Cigares, encore des Cigares… Jamais une envie de me rendre voleur n’a été aussi forte !

Vous avez remarqué que ce qui m’a le plus impressionné, ce sont les odeurs. Oui, elles sont partout présentes et fortes. Elles s’imposent simples dans les plantations. Complexes et plus délicates entre les rangs des Galères. Le sens de l’odorat, sens primaire, presque animal et qui dans notre monde moderne est souvent oublié ou plutôt anémié est réactivé ici. Lorsqu’on fume un Habano toutes ces fragrances, ces odeurs se retrouvent et nous ramènent à Cuba. C’est donc une très bonne leçon que de venir sentir le tabac à Cuba. Un retour à l’essentiel, au commencement, à la terre, un retour en nous même.

En conclusion, un Habano c’est une terre, un climat, mais également des hommes. Un résumé de ce qui existe sur notre planète, un résumé de la vie. Dans toutes les 170 opérations qui entrent dans l’élaboration d’un Habano, seuls la terre et l’homme interviennent, très peu de machines sont utilisées et pour cause. Cette alchimie nous donne un produit unique. En effet chaque Habano ne peut matériellement ressembler à un autre et ne peut se partager.

Objet unique pour égoïste venant de la terre et réalisé par l’homme qui permet, lorsque nous le fumons de descendre au plus profond de nous même, de s’isoler, de réfléchir.

Nous devons être les prophètes du Habano et non les missionnaires ; il faut le révéler et non l’imposer à autrui.

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